Les ponts entre les mathématiques et la biodiversité marine sont plus nombreux et plus fréquents qu’on ne l’imagine a priori. L’objectif de cet article est d’en donner deux exemples : le rôle de la biodiversité dans le fonctionnement des océans et la biodiversité comme ressource exploitée.

La biodiversité marine évoque souvent des images d’écosystèmes colorés habités par des organismes bigarrés qui se déplacent dans un monde silencieux. En réalité, la biomasse vivant dans les océans se présente également sous la forme de micro-organismes comme des virus, des bactéries ou des cellules de plancton, et ce sont ces formes de vie invisibles à l’œil nu qui constituent la majeure partie de la biodiversité océanique.

Biodiversité d'un récif du lagon sud de nouvelle Calédonie, dans l'océan Pacifique. Cette photographie a été réalisée dans le cadre du projet de recherche IBANOE dont l'objectif est d'identifier de nouveaux indicateurs des apports anthropiques (nutriments, métaux lourds) et du fonctionnement trophique du lagon sud-ouest de Nouvelle-Calédonie. In fine, il s'agit d'appréhender l'intensité et l'étendue spatiale des apports anthropiques de Nouvelle-Calédonie et du Vanuatu. Le projet IBANOE s'inscrit dans un double contexte de recherche académique et de préservation des écosystèmes côtiers. UMR6539 Laboratoire des sciences de l'environnement marin.
Figure 1. Biodiversité d’un récif du lagon sud de nouvelle Calédonie, dans l’océan Pacifique. Crédit : Erwan AMICE / IRD / CNRS Images

Bien que microscopiques, ces espèces sont si nombreuses qu’elles contribuent fortement aux conditions de notre vie sur la Terre. Par exemple, le phytoplancton consomme du dioxyde de carbone (CO2) et produit de l’oxygène (O2). Ces deux fonctions jouent un rôle majeur dans la régulation du climat et dans l’approvisionnement en oxygène de l’atmosphère. Le phytoplancton et le bactérioplancton sont donc des acteurs essentiels de ce qu’on appelle aujourd’hui la pompe biologique du carbone, qui contribue à ralentir le réchauffement climatique. D’une manière générale, comprendre le fonctionnement de la biodiversité marine est un enjeu important de la recherche en océanographie. Ces écosystèmes sont peu accessibles, leur observation directe est difficile, les mathématiques sont donc un instrument d’exploration indispensable.

Dans ce contexte, l’étude scientifique de la biodiversité consiste non seulement à suivre le nombre et la densité d’espèces emblématiques, mais surtout à comprendre comment les espèces marines coexistent et dans quelles conditions cette diversité permet aux écosystèmes marins de fonctionner et perdurer. 

Pour comprendre comment les écosystèmes marins fonctionnent et quel rôle y joue la biodiversité, les mathématiques offrent un ensemble de méthodes et d’outils indispensables et féconds : la théorie des systèmes dynamiques permet notamment d’extraire l’information contenue dans une très grande variété de modèles représentant les interactions entre les différentes espèces d’un milieu naturel.

Ils sont fondés sur des équations différentielles qui généralisent le modèle de Lotka-Volterra (1922-1925), proposé initialement pour étudier un système avec un type de prédateur et un type de proie. Ce modèle historique a notamment mis en évidence les cycles de croissance et de déclin des populations de proies et de prédateurs, depuis observés tant en milieux naturels que dans des dispositifs expérimentaux au laboratoire. Dans l’exemple de la figure 2, le modèle de Lotka-Volterra permet de reproduire les dynamiques observées et d’estimer les paramètres biologiques et écologiques des espèces cultivées, comme leur taux de croissance ou leur taux de mortalité…

Figure 2 : Système marin simplifié prédateur-proie, composé d'une population zooplanctonique qui broute des microalgues : milieu de culture en laboratoire et modèle mathématique.
Figure 2 : Système marin simplifié prédateur-proie, composé d’une population zooplanctonique qui broute des microalgues : milieu de culture en laboratoire et modèle mathématique.

Depuis le siècle dernier, ce modèle a été généralisé dans de très nombreuses directions, et permet, avec les méthodes et moyens de calculs actuels, de représenter des réseaux écologiques contenant un grand nombre d’espèces en interaction, incluant les micro-organismes mais aussi les poissons, les méduses, les oiseaux ou les mammifères marins. Le modèle est enrichi en prenant en compte les éléments nutritifs ainsi que la répartition spatiale et le déplacement des espèces.

Figure 3 : Modélisation mathématique de la biodiversité marine.
Figure 3 : Modélisation mathématique de la biodiversité marine.

Ces modèles de biodiversité marine doivent également prendre en compte les conditions environnementales naturelles, en particulier les conditions physiques et chimiques de l’eau de mer (courants, température, salinité, acidité, éclairement, etc.). Ces couplages de modèles ouvrent la voie vers une meilleure compréhension des interactions entre les processus biologiques et les processus physiques. Par exemple, ils permettent aujourd’hui de mieux appréhender la manière dont les déplacements complexes des masses d’eau de mer structurent la composition des communautés planctoniques et comment la biologie rétroagit sur les propriétés physiques du milieu environnant.

Ces modèles mathématiques complexes sont alors utilisés pour tester des hypothèses de fonctionnement des systèmes marins et proposer des expériences en laboratoire ou dans des dispositifs expérimentaux et instrumentés tels que les mésocosmes. Cette démarche est à l’origine d’avancées majeures dans notre compréhension de ces milieux difficiles d’accès. Les modèles mathématiques servent également à établir des scénarios prévisionnels, comme dans les activités du Groupe International d’Experts du Climat (GIEC) ou de la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

« Les mathématiques fournissent également des outils pour une meilleure gestion de l’environnement marin et des ressources qu’il nous fournit ». Jean-Christophe Poggiale

Coraux dans un lagon, en Nouvelle-Calédonie. Six zones marines calédoniennes sont inscrites au Patrimoine Mondial de l'Unesco pour leur valeur universelle exceptionnelle. Dans cette collectivité française, les altérations superficielles des roches ultrabasiques, roches magmatiques très pauvres en silice, sont exploitées pour le nickel. L'extraction s'effectue dans des mines à ciel ouvert, après décapage du couvert végétal, des sols et des terrains superficiels stériles, pour atteindre les roches fertiles. Le projet "Dispersion des métaux de la mine au lagon" s'intéresse aux poussières atmosphériques et aux particules transportées par ruissellement, qui accompagnent ces activités minières. La question de la dispersion des métaux dans l'environnement est étudiée en utilisant en premier lieu des lichens comme bioindicateurs des émissions atmosphériques, mais aussi des séquences sédimentaires permettant d'aborder l'impact minier sous un aspect historique.
Coraux dans un lagon, en Nouvelle-Calédonie. Crédit : Fabrice MONNA / ISEA / ARTeHIS / Bioge

Les mathématiques fournissent également des outils pour une meilleure gestion de l’environnement marin et des ressources qu’il nous fournit. À titre d’exemple, les modèles mathématiques présentés précédemment ont été adaptés pour mieux décrire les impacts de la pêche et améliorer les politiques de pêche pour une exploitation durable. Cet enjeu est majeur, car la pêche industrielle constitue, avec le réchauffement climatique, l’une des principales pressions exercées sur la biodiversité océanique2. Les modes de gestion de la pêche, comme la définition des quotas ou la construction d’aires marines protégées, sont guidés par des modèles et des méthodes mathématiques. Les stratégies d’exploitation qui en découlent ont un impact fort sur la biodiversité, ce qui rend indispensable une modélisation fidèle de la biologie des espèces concernées et de leurs interactions avec leur environnement. 

Les écosystèmes océaniques sont des milieux très complexes, en raison de la diversité des échelles de temps et d’espace, ainsi que des processus physiques et biologiques qui interviennent. Malgré cela, les données disponibles sont de plus en plus nombreuses grâce au développement d’outils d’observations de plus en plus sophistiqués (satellites, dispositifs autonomes équipés de capteurs, acoustique marine, etc.). 

Par ailleurs, de nos jours, les approches moléculaires fournissent rapidement des données précises sur les propriétés biologiques et écologiques des organismes échantillonnés. Avancer dans la compréhension, la structuration et l’exploitation de cette masse de données d’origines très diverses requiert des contributions issues de plusieurs branches des mathématiques, allant de la théorie des probabilités à l’analyse numérique, en passant par des approches de géométrie différentielle ou d’analyse des équations aux dérivées partielles. Actuellement, les progrès de l’intelligence artificielle ont des conséquences considérables sur l’automatisation des observations et l’accélération des calculs numériques nécessaires à la résolution des équations dans les simulations. Il est cependant légitime et indispensable de se poser la question de l’impact environnemental de l’utilisation du calcul intensif et de l’intelligence artificielle.

Un vivaneau à deux taches ,"Lutjanus bohar", très curieux, se place entre le plongeur et les requins. Atoll de Fakarava, archipel des Tuamotu, Polynésie française.
Un vivaneau à deux taches, »Lutjanus bohar », très curieux, se place entre le plongeur et les requins. Crédit : Thomas VIGNAUD / CNRS Images.

En conclusion, rappelons que les océans et la biodiversité qu’ils abritent sont des acteurs essentiels de la régulation du climat. Ils fournissent également un grand nombre de services notamment en termes de conditions de vie ou d’alimentation. Ils sont soumis à de nombreuses perturbations parmi lesquelles le réchauffement climatique, les migrations d’espèces invasives, l’acidification des océans, l’exploitation d’espèces consommables par les êtres humains, et d’autres encore. Ces perturbations modifient la distribution spatiale et temporelle des espèces, avec notamment des risques accrus d’extinction. Les modèles mathématiques sont alors des outils indispensables pour comprendre et mieux gérer ces écosystèmes.

1. UMR7294 / CNRS / Aix Marseille Université
2. L‘Organisation des Nations unies pour l alimentation et l agriculture (FAO) estime qu en 2021, plus de 35 % des espèces ciblées par la pêche sont surexploitées, contre environ 10 % en 1974.